L’Europe et le royaume du Siam, « plate-forme tournante » de l’Asie du Sud-Est

March 22, 2012 § Leave a comment

Le Siam a fait l’objet de peu d’ouvrages historiques car les sources sont limitées et presque exclusivement européennes. En effet, les Siamois considéraient traditionnellement l’histoire comme une discipline artistique, indissociable de la littérature, généralement écrite sous forme poétique et dont le contenu n’avait pas pour vocation d’être fidèle aux événements mais plutôt de célébrer le roi et la puissance de son royaume. Mais grâce aux nombreux écrits des Européens ayant voyagé au Siam ainsi qu’aux documents officiels de la cour siamoise (ayant échappé au sac de la capitale par les Birmans en 1767 et à l’humidité), Dirk Van der Cruysse a pu mettre en lumière l’histoire complexe des relations entre l’Europe et le Siam. Bien qu’étant axé sur les relations franco-siamoises, son ouvrage Louis XIV et le Siam retrace également les tentatives plus ou moins fructueuses d’établissement de comptoir par les autres puissances navales européennes.

Le royaume du Siam (appelé Ayutthaya ou Ayuthia en thaï) est une très grande puissance asiatique aux XVIème et XVIIème siècles. Il recouvre un espace assez semblable à la Thaïlande actuelle. Son influence en Asie du Sud-Est est immense et durant cette période, les rois siamois parviennent à vaincre successivement l’Empire khmer et le royaume de Birmanie, établissant ainsi leur hégémonie dans la région. Les Birmans, de même que les Malais, continuent cependant à lancer de nombreux assauts contre le royaume siamois ce qui amène le Siam à rechercher activement l’aide des Européens nouvellement arrivés. La capitale, également appelée Ayutthaya, est décrite en 1687 par des ambassadeurs français comme étant « comparable en taille et en prospérité à Paris ».

Dès 1511, après la prise de Malacca, les Portugais, qui s’intéressent aux richesses naturelles du pays (ivoire, épices, bois précieux, or, argent…), décident d’envoyer des diplomates au roi du Siam afin de négocier des accords commerciaux. A la fin du XVIème siècle et comme dans tout l’empire colonial portugais, les Hollandais, qui voient au Siam une porte d’entrée vers les richesses de la Chine auxquelles ils souhaitent accéder sans coûteux intermédiaire, ont cherché à prendre leur place et ce fut un succès notamment parce qu’ils ne cherchèrent pas à convertir la population au christianisme comme les Portugais avaient pu le tenter. Puis, les Anglais, cherchant, eux, une porte d’entrée vers le Japon dont la culture et les savoir-faire réputés comme étant très raffinés fascinaient, tentent de mettre en place des comptoirs au Siam sans grand succès, à cause de conflits avec les Hollandais et faute de débouchés commerciaux. Cette dernière difficulté constitue un problème majeur pour les commerçants européens, quelle que soit leur nationalité, car les rois siamois prennent activement part au commerce et mettent donc en place de nombreux monopoles royaux sur les échanges de marchandises. Quant aux Français, derniers arrivants, ils considèrent le Siam comme un excellent point de départ à l’évangélisation de l’Asie du Sud-Est. En effet, le Siam dispose dans la région d’une position de « plate-forme tournante » selon la formule de Van der Cruysse : le royaume entretient d’excellentes relations avec les autres puissances asiatiques, notamment le Japon, la Chine, l’Inde et la Perse.

L’histoire des relations entre Européens et Siamois est constellée d’incidents diplomatiques plus ou moins graves notamment autour de la question religieuse. L’entretien de Tenasserim entre Mgr Lambert, vicaire apostolique, et un talapoin (moine bouddhiste) incarne bien les incompréhensions mutuelles : le Siamois cherche à convaincre Mgr Lambert que plusieurs religions peuvent être également bonnes et ne comprend pas du tout l’intolérance chrétienne vis-à-vis du bouddhisme, tandis que Mgr Lambert cherche à convaincre le talapoin que seule la religion chrétienne est bonne.

Le roi Phra Narai qui régna de 1656 à 1688 (soit un très long règne pour un roi siamois) est celui qui a le plus marqué l’histoire des relations entre le Siam et l’Europe. Il s’est toujours montré favorable aux échanges commerciaux et culturels avec les Occidentaux tant qu’ils n’étaient pas nuisibles à son royaume. Il a beaucoup de curiosité et d’admiration pour Louis XIV et le Grec Phaulkon, son conseiller sur les affaires européennes, œuvre au rapprochement franco-siamois. Phra Narai apprécie la vocation missionnaire plutôt que marchande des Français au Siam car il a pour intention d’obtenir l’aide de la puissance française et des fins militaires et diplomatiques dans la région en faisant miroiter aux missionnaires français son éventuelle conversion au christianisme. Mais cela est en fait hors de question car le roi est un bodhisattva (être ayant acquis un niveau d’éveil supérieur, futur Bouddha) et il a bien conscience qu’il ne peut changer de religion sans bouleverser tout l’ordre de la société siamoise et risquer de perdre sa place en donnant un prétexte à ses ennemis pour qu’ils le détrônent. En effet, le royaume du Siam est caractérisé par une grande instabilité politique, surtout au moment des successions qui ne sont pas régies par des lois et qui fonctionnent en partie au mérite. Si bien que tout individu de très haut rang qui s’estime méritant peut prétendre au trône ce qui se règle très souvent dans un bain de sang. Cette instabilité politique traduite par des règnes courts ne facilite pas l’implantation des Européens car les politiques à leur égard et concernant les monopoles commerciaux ont tendance à changer à chaque avènement. C’est finalement ce qui se produit de manière radicale en 1688 après la mort de Phra Narai : Phetracha, un de ses généraux, s’empare du pouvoir et décide de chasser les Occidentaux dont l’importance s’était largement accrue au cours du règne de Phra Narai.  Après quoi il fut impossible aux Européens de créer des comptoirs au Siam qui resta cependant très actif dans le commerce asiatique jusqu’à la sévère défaite de 1767 infligée par les Birmans qui diminua largement la puissance siamoise.

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