Les Européens et la Chine (XVIe-XVIIIe siècles)

April 6, 2012 § Leave a comment

Depuis le Moyen-Âge, la Chine fascinait l’Europe avec sa prospérité légendaire contée dans le Devisement du monde de Marco Polo. Accéder aux Indes orientales devint  l’objectif de toutes les puissances maritimes et, lorsqu’il fut possible d’étendre l’influence européenne jusqu’à l’Océan Pacifique au XVIème siècle, la course aux richesses chinoises commença.

Les Portugais sous les ordres d’Albuquerque s’emparèrent de Malacca en 1511 et dès 1514, un de leurs marchands atteignait Canton. En 1520, une première ambassade portugaise, dirigée par Tomé Pires, un apothicaire portugais, arriva en Chine. Son but était d’établir le commerce entre les deux pays de façon permanente. Ce fut un échec considérable : l’ambassade n’obtint une audience à la cour de Beijing qu’après plusieurs mois et là, on exigea que le Portugal rétablisse le sultan de Malacca récemment déposé par les colons car celui-ci était partenaire commercial des Chinois. Pires refusa de transmettre ces demandes au roi du Portugal et les membres de la mission furent emprisonnés à Canton où ils moururent après quelques années. L’empereur de Chine décida alors d’interdire tout commerce avec les Européens. Ce désastre ne dissuada cependant pas les Portugais qui insistèrent et parvinrent à obtenir un comptoir permanent à Macao en 1557 après de longues négociations. Ainsi, le Portugal accéda aux produits chinois tant convoités : soieries, porcelaines, bois précieux, thé, rhubarbe, … Mais cette implantation était extrêmement limitée : Macao et Canton étaient les seules villes auxquelles les marchands européens avaient accès et le Portugal louait à l’empire chinois l’emplacement de son comptoir. Tous les échanges entre Chine et Europe devaient passer par le comptoir portugais et la Casa da India mais dès le début du XVIIème siècle, les Anglais et les Hollandais cherchèrent à maximiser leurs profits en éliminant l’intermédiaire et y parvinrent sans difficulté car le Portugal n’avait alors plus les moyens de faire respecter son monopole. Ce commerce se constituait presque exclusivement d’importations (sauf ventes ponctuelles d’argent américain par les Espagnols) car la Chine restait très fermée aux produits européens.

La situation resta ainsi jusqu’au début du XVIIIème siècle lorsque les élites marchandes de Chine, qui voyaient bien l’intérêt qu’elles pouvaient avoir à traiter les étrangers au mieux et à s’adapter à leurs demandes, obtinrent en 1720 la fondation du Cohong, une association de marchands cantonais mandatés par le gouvernement pour contrôler toutes les marchandises destinées à l’exportation vers l’Europe par un monopole de commerce. Les installations européennes se multiplièrent et, au milieu du XVIIIème siècle, Canton rassemblait Portugais, Hollandais, Anglais, Français, Belges, Danois et Suédois. Les Russes étaient peu présents en Chine à cause des conflits territoriaux incessants entre les deux pays. Cette affluence entraina un essor du commerce et, entre 1720 et 1806, on estime que le volume des échanges entre Chine et Europe doubla tous les dix-huit ans.

Cependant cette régulation par le Cohong était fréquemment contournée par un commerce illégal très développé et qui concernait notamment l’opium. Depuis le XVIIème siècle, les Portugais, puis les Hollandais, vendaient de l’opium, qui venait d’Inde et que les Chinois ne connaissaient pas antérieurement. Son utilisation semble avoir été d’abord pharmaceutique, puis l’habitude de fumer cette drogue s’installa à Canton et dans les ports des provinces méridionales. Avec l’établissement progressif des Anglais en Inde, c’est l’East India Company (EIC) qui relaya les Hollandais comme fournisseur de l’opium et, dès 1729, son usage s’était étendu de façon si inquiétante que sa vente fit l’objet d’une première interdiction. Le commerce de l’opium fut à l’origine de profonds troubles dans toute la Chine méridionale, accroissant la corruption des marchands et des fonctionnaires et provoquant le déséquilibre de la balance du commerce extérieur (jusqu’à rendre la Chine déficitaire au XIXème siècle). Mais les profits étaient tels qu’ils permettaient de couvrir l’achat des marchandises précieuses du commerce chinois, et aussi d’acheter tout un réseau de complicités. La contrebande de l’opium se poursuivit donc de plus belle sur la côte Sud-Est.

Par ailleurs, la vision confucéenne des Chinois n’aidait pas les Européens. En effet, jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, domina l’idée que la Chine, « empire céleste », accordait sa faveur à des peuples inférieurs en acceptant de commercer avec les Occidentaux. Les représentants européens devaient donc être considérés comme ceux des états tributaires de la Chine, ce qu’ils étaient en quelque sorte puisqu’ils louaient leurs comptoirs. Ainsi, les missions diplomatiques envoyées en Chine, comme celle de l’EIC en 1791, furent toutes sans succès, car, comme l’explique Harry Gelber dans The Dragon and the Foreign Devils, demander à la Chine une plus grande ouverture et de nouveaux comptoirs correspondait à « prétendre qu’un étrange royaume à l’autre bout du monde pourrait être l’égal de l’”empire céleste”, voire que l’empereur ne serait plus le monarque universel ».

Malgré ces différences de perspective, les contacts entre Chine et Europe dépassaient les seuls domaines diplomatiques et commerciaux. En effet, des missions religieuses, essentiellement jésuites, furent envoyées. Après la première tentative de François-Xavier (mort devant les côtes chinoises en 1552), la présence jésuite en Chine prit de l’importance à partir de la fin du XVIème siècle et les échanges culturels qui en découlèrent eurent une grande influence dans les relations sino-européennes. Pour pouvoir faire valoir la religion chrétienne, les jésuites étudièrent la culture chinoise en profondeur : langue, philosophie, littérature et religion, et se firent accepter en Chine (y compris à Beijing où le père Matteo Ricci fut reconnu comme pair des mandarins en 1601) par leurs travaux comme mathématiciens, astronomes, médecins, architectes, métallurgistes, interprètes ou diplomates. Leurs écrits, largement publiés en Europe, répandirent de nouvelles idées : on découvrit alors la richesse culturelle chinoise, ses prodiges techniques et c’est ainsi qu’on les retrouve chez Montaigne, Voltaire ou encore Leibniz qui écrivirent leur admiration pour cet empire oriental dont qu’ils estimaient présenter des modèles de pensée dont l’Europe aurait intérêt à s’inspirer, que ce soit pour l’art, les sciences ou même la politique.

Les relations entre Chine et Europe restèrent donc profondément sous contrôle chinois jusqu’au XVIIIème siècle où le gouvernement impérial commença à perdre son rôle dominant au profit des marchands, tant européens que chinois, qui s’enrichirent sur le commerce destructeur de l’opium, annonçant la situation dégradée de la Chine au siècle suivant et l’exploitation que les Européens en firent.

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